TERRE SECONDE



Ces griffes tendues vers eux étaient pour leurs gorges et ces crocs
découverts pour se frayer un chemin jusqu’à leur cœur. La créature
était plus rapide qu’un fauve et certainement plus puissante. Toute
velléité nouvelle de sorcellerie serait sans doute dissipée par le
nécromant qui était en coulisses de cette âme asservie.

Irdil se crut revenu à la Pericolosa, ce jour où Narcelia lui avait
montré qu’elle pouvait balayer d’un revers de la main, voire même
d’une simple pensée, les sortilèges qu’il tenterait d’employer contre
elle. En cela, il serait sans doute toujours trop lent, face à un véritable
mage.

Au moment où il se disait que Schattentanz venait enfin réclamer son
dû, Sarvenaz, qui tenait toujours Livia par le bras, attrapa de sa main libre
la taille de son compagnon, et les entraîna tous deux avec elle... un pas en
arrière.

Un pas seulement.

Une fuite hors de portée des sens des êtres terrestres, sur un sol
qui semblait de pierre, comme celui qu’ils venaient de quitter, mais
était pourtant bien plus fragile. Livia recula son pied encore,
et ne sentit que le vide, comme s’ils étaient tous trois perchés
sur une corniche, au-dessus des dimensions normalement imperceptibles,
implicites ou démoniaques, comme disaient les gens de Severgorod.

Serrés les uns contre les autres, dans un étroit repli de l’espace
entre Shoua, qu’ils venaient de quitter, et l’insoupçonnable gouffre
qui s’étendait de part et d’autre de cette corde tendue au-dessus du
Chaos - que les mortels appelaient leur monde - ils venaient d’échapper
au vampire.

-Ne regardez pas en arrière, dit seulement Sarvenaz, à mi-voix.

Devant eux, comme à travers un miroir sans teint, ils pouvaient voir
encore la silhouette blafarde d’Orane Karaït, qui scrutait la pénombre
de ses yeux étincelants comme ceux d’un prédateur, espérant flairer
d’une manière ou d’une autre la présence de sa proie.

Pourtant, rien ne les séparait d’elle en apparence, que ce vitrail
invisible, à travers lequel ni Irdil ni Livia n’osèrent passer la main,
afin d’en éprouver la réalité.

-Elle... elle ne nous voit pas ? demanda Irdil, reprenant peu à peu
sa respiration.

-Ma volonté guide quelques rayons lumineux à travers les dimensions
implicites, répondit Sarvenaz. Je les attire à nous, alors qu’ils n’y
pénètrent jamais, normalement.

-Elle ne nous entend pas non plus ? demanda Livia, dans un murmure étranglé.

-Nous ne respirons plus le même air, répondit laconiquement Sarvenaz.

En entendant cela, Livia éprouva subitement de la peine à respirer.
Bien que plus habitué qu’elle à ce genre d’expérience, Irdil eut lui
aussi la sensation oppressante d’être comme l’enfant du conte, enfermé
dans un coffre et retenant son souffle, qui observait par un défaut du bois
la forme menaçante de l’ogre, occupé à saccager sa maison et dévorer un à un
les membres de sa malheureuse famille.

-Je croyais les sentiers torves particulièrement dangereux au voisinage de
l’Île maudite ? dit Livia d’une voix plus haute, s’obligeant à parler pour
réguler sa respiration. Corrompus par le venin du dragon Karaït ?

-S’il faut en croire les gens de Nirgends, répondit Sarvenaz, Karaït nous
épargnera...

La prêtresse déchue hésita puis dit, avec une grimace :

-Enfin, peut-être. En restant ainsi, juste derrière le miroir, nous avons
sans doute une chance.

« Funambules entre le dragon et le spectre... », songea Livia, qui sentait
sa gorge s’assécher, ne sachant quel danger surpassait l’autre. « Est-ce ici
que ma vie s’achèvera ? Là où ma dépouille ne retournera même pas à la
poussière dont est faite la Terre ? »

(Dessins : N. Leterrier , http://mauperthuis.blogspot.fr/)


Jeu de RôleS